Voici un récit mettant en scène les Moires, les trois femmes tisseuses de destins de la mythologie grecque, accompagné d'une illustration de Morinière.

Nikolaos avait quitté Litochoro depuis environ une heure et marchait tranquillement sur le sentier qui menait, d’après sa grand-mère, au meilleur point de vue sur le mont Olympe, un lieu que les gens du village nommaient « le séjour des Moires ». Le jeune homme n’était jamais venu en Grèce, bien que ce fût le pays de sa mère. Il avait vécu en France avec son père et lorsque Nikolaos, à l’âge de 10 ans, lui avait dit qu’il voulait aller en Grèce, son père lui avait proposé les Iles Canari. Nikolaos n’avait pas insisté, il ne voulait pas faire souffrir son père.
Le garçon avait grandit et lorsqu’il eut vingt ans, il ne demanda plus : il annonça à son père qu’il allait découvrir la Grèce et le village où sa mère était née. Son père ne s’y était pas opposé, mais n’avait pas non plus proposé de l’accompagner. Le jour de son départ il lui avait remis un carnet.
- J’ai écrit ceci il y a vingt ans, lis le quand tu le souhaiteras.
Nikolaos avait embrassé son père et glissé le carnet dans son bagage à main. Il voulait le lire là-bas, puisqu’après tout, il y a vingt ans, son père avait aussi fait un voyage en Grèce.
Le jeune homme arriva à l’endroit indiqué par sa grand-mère et se retourna doucement pour contempler enfin le Mont Olympe. La vue était magnifique, à couper le souffle. Le vaste sommet enneigé du séjour des Dieux contrastait avec le bleu intense du ciel. De part et d’autre du mont, s’élevaient des parois abruptes dont la roche grise semblait rongée par la végétation. On avait l’impression que l’Olympe avait déchiré la vallée pour surgir, laissant derrière lui des précipices que la nature tentait d’adoucir.
Sa mère avait eu du mal à quitter sa terre de légendes et tout particulièrement l’Olympe ; il comprenait maintenant pourquoi. Il soupira en songeant qu’il aurait probablement eu beaucoup à partager avec elle, mais le destin en avait voulu autrement. Il y a vingt ans sa mère était revenue en Grèce pour le mettre au monde et était morte en couche.
Nikolaos s’assit sur un rocher et ouvrit le journal de son père. Intrigué, il constata qu’il s’agissait d’un récit commençant deux jours avant sa naissance et rédigé à Litochoro. L’écriture était nerveuse, fébrile.
Journal de Vincent
Loukia est morte, me laissant seul avec notre fils. Je cherche la force de regarder l’avenir, de l’envisager avec lui, mais je ne la trouve pas. Je ne me sens pas digne d’élever l’enfant de Loukia, parce qu’il ne se passera pas un jour sans que je me dise que j’ai tué sa mère.
Pourtant je dois quitter cet endroit, arracher notre fils à l’Olympe, le protéger de son sang, de ses racines et ensuite, il me faudra lui mentir. Comment avancer alors que le chagrin me paralyse et que ma seule issue, pour que cet enfant s’épanouisse, est de l’élever dans la tromperie ? Serai-je capable, lorsqu’il me demandera comment sa mère est morte, de le regarder en face sans laisser transparaître l’effroyable vérité, ma vérité, car pour tout autre elle serait une affabulation de mon esprit égaré par la douleur.
Finalement, j’ai vécu à Litochoro une tragédie grecque. Comment aurais-je pu l’imaginer en voyant le sourire radieux de ma femme lorsque nous sommes arrivés ici ? Nous y étions venus pour que notre fils naisse sur la terre de sa mère, la terre des Dieux comme elle disait. Dès le premier jour, j’ai observé avec amusement Loukia replonger dans l’univers de croyances et de légendes qui avait été le sien autrefois. Je suis un scientifique, la science est ma religion, ma foi se nourrit d’expérimentations et de preuves. Mais ici, au pied du Mont Olympe, les hommes prêtent plus de crédit à leurs contes qu’aux arguments scientifiques.
Loukia avait décidé d’accoucher dans la demeure familiale, assistée d’une sage-femme. L’idée m’effrayait un peu, mais elle avait été inflexible sur le sujet :
- Les grands hommes naissent au pied de l’Olympe, avait elle dit, et tu ne voudrais pas que ton fils soit un médiocre.
Je m’étais incliné, évitant d’argumenter sur ma médiocrité d’homme né au pied de rien.
Nous avions vécu quelques jours paisibles à Litochoro, Loukia et sa mère se racontant des anecdotes du passé teintées d’un mysticisme que je feignais d’ignorer. Puis ma femme eut ses premières contractions. J’appelais en hâte la sage-femme tandis que Pelagia, ma belle-mère, se mit à chanter à sa fille de vieilles berceuses grecques, enfin je crois. Nous n’avions visiblement pas le même sens des priorités et je marquais ma désapprobation d’un froncement de sourcil mais le sourire que Loukia m’adressa m’incita à l’indulgence.
Une heure après l’arrivée de la sage-femme, le travail commença. Je regardais impuissant la femme que j’aimais souffrir, sans les courbes d’un monitoring pour me dire que tout allait bien. Ma belle-mère commença alors à disposer dans la pièce des bougies, à faire brûler des herbes en traçant dans l’air des signes incompréhensibles, à murmurer ce que je pris pour des prières. Je m’emportais devant ces pratiques ridicules dont le seul effet était de rendre la chambre irrespirable du fait des fumigations, mais elle m’ignora et poursuivit son manège.
Hors de moi, j’éteignis les bougies et jetais dehors les herbes et encens, sous les imprécations de ma belle-mère.
- Tu vas fâcher les Moires Vincent, elles ne béniront pas ma fille et son enfant !
Je l’avais regardée, interloqué.
- Votre fille, ma femme, est en train de se tordre de douleur et vous nous empestez avec vos… vos… je ne sais quoi ! Sortez du Moyen-âge Pelagia !
Ma belle-mère me saisit par le bras et me fixa d’un regard dur que je ne lui connaissais pas.
- Tu es ici chez moi, Vincent, et je te demanderai de respecter nos coutumes. Ma fille est grecque, née à Litochoro, au pied du Mont Olympe et tous les gens d’ici savent que les Moires tissent nos vies. Lorsqu’une femme est en couche, lorsqu’elle se marie, lorsqu’un enfant naît, nous devons solliciter les Moires, afin qu’elles soient clémentes.
- Les Moires ? Les vieilles femmes de la mythologie ? Mais atterrit un peu Pelagia, aucun dieu ne séjourne en Olympe et tes Moires, si tant est qu’elles aient existé, ont disparu depuis des siècles ! Ce qui importe maintenant, c’est de soutenir Loukia !
Pelagia sembla horrifiée par mes propos. Elle secoua la tête et me demanda de l’écouter. Je n’avais qu’une idée, c’était de retourner auprès de Loukia, mais je lus une telle détresse dans le regard de Pelagia, que j’acceptais.
- Les Moires, Clotho, Lachesis et Atropos, ne sont pas vieilles, elles sont plus anciennes que le temps et depuis l’origine de toutes choses, ce sont elles qui veillent à l’harmonie de l’univers, qui ordonnent naissances et morts et qui tissent le destin des hommes.
- Mais ce sont des contes Pelagia, des contes !
- Non Vincent, tu peux considérer que les dieux ont disparu, mais pas elles. Aucun dieu autrefois n’aurait osé les défier, contester l’une de leurs décisions, parce qu’elles étaient plus anciennes, plus puissantes. Elles sont les filles de la Nuit, Vincent, de la toute première nuit, celle des origines… et tu vois, la nuit existe toujours, alors pourquoi pas elles ?
A ce moment Loukia poussa un hurlement terrible et je me précipitais vers la maison, refermant derrière moi la porte de la chambre pour empêcher Pelagia de revenir se livrer à ses pratiques. Nikolaos est né quelques heures plus tard, après un accouchement difficile et épuisant. Loukia s’endormit et Pelagia adopta enfin le comportement d’une mère en prenant soin de sa fille.
Lorsque la journée toucha à sa fin, les cousins et les oncles de Loukia vinrent me chercher pour fêter l’événement. Ce fût une fête très joyeuse, à la manière grecque. Nous nous rendîmes dans une taverne où des musiciens jouaient des airs traditionnels, tandis que les cousins et oncles tentaient de m’apprendre le sirtaki. L’ouzo coulait à flots et bientôt je me mêlais sans complexe aux danses et aux chants.
Vers quatre heures du matin chacun reprit le chemin de sa demeure et je suivis en titubant le sentier qui menait à la maison de Pelagia. J’aurais du y être en dix minutes à peine, mais je crois que je me perdis, ce que je ne parviens toujours pas à comprendre : même ivre, il n’est pas difficile de suivre un sentier. Pourtant, au bout d’un moment, je dus me rendre à l’évidence, il n’y avait plus de sentier. Je savais que je n’étais pas loin car l’énorme masse du Mont Olympe se découpait face à moi, telle que je la voyais habituellement lorsque j’étais aux abords de la maison.
C’est alors qu’en me retournant je vis trois vieilles femmes. D’une façon que je ne saurais expliquer, je ressentis physiquement leur puissance ; elle était telle que le Mont Olympe me paru une vague colline en comparaison. Elles ne me regardaient pas - comment l’auraient-elles pu d’ailleurs, puisque leurs yeux blancs montraient clairement qu’elles étaient toutes trois aveugles ? – mais je savais qu’elles me voyaient.
J’aurais pu me dire que c’était une hallucination due à l’alcool, mais mon esprit s’y refusait. La réalité m’était devenue une farce et rien n’était plus vrai, plus présent, que ces femmes. Je réalisais alors que l’une d’elle, vêtue de blanc, tenait une quenouille, que la seconde, vêtue de rouge semblait jouer avec le fil que la première avait tissé et que la troisième s’apprêtait à le couper. Mon sang se glaça. L’expression est commune mais je le ressentis littéralement et en cette chaude nuit grecque, j’eus froid comme jamais. En un instant, je sentis s’effondrer toutes mes convictions et je sus que la crainte m’habiterait à jamais. J’avais devant moi les Moires.
La Moire vêtue de noire, que l’on nomme Atropos, tourna légèrement la tête dans ma direction et coupa le fil. Une panique incommensurable m’envahit, je me sentis suffoquer, perdre l’équilibre. Je chutais et dévalais la pente. Lorsque je me relevais, j’étais sur le sentier et elles avaient disparu. Un pressentiment me fit rejoindre la maison en courant, un atroce pressentiment que les hurlements de Pelagia que j’entendis au loin confirmèrent.
Loukia s’était éteinte…
Le médecin déclara qu’elle était morte des suites de son accouchement, d’épuisement. Je dirai probablement à Nikolaos qu’elle est morte en couche. Mais moi je sais… elles me l’ont prise. Les légendes disent qu’elles ne sont ni bonnes ni mauvaises, que le destin est immuable, tissé par elles, mais la peur est là, ancrée en moi, celle de les avoir offensées et d’en payer le prix sans être certain que pour les Moires une vie compense une offense.
Nikolaos referma le carnet. Il regarda autour de lui, ce lieu qu’on nomme « le séjour des Moires ». Il se sentit plus grec que jamais, empli du sentiment que nous n’avons pas une vie, mais un destin.