Le blog de Samély

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Le loup et la Seelie

24août

Assise à la lisière des terres de la Cour de Lumière, Seelja observait la forêt, ou plus précisément un loup que les ombres denses des grands chênes rendaient invisible aux regards ordinaires. Mais Seelja savait voir, car elle était une Fata de la lumineuse, de la magnifique Cour de Seelie. Elle ne savait que penser des loups. La plupart des siens les ignoraient, ne leur accordant pas plus d’attention que les badauds aux chiens errants, mais Elseelfae, sa grand-mère, les tenait en haute estime et Elseelfae était probablement la plus érudite et la plus redoutable des Fatas, si redoutable que le roi de Seelie avait été soulagé de la voir s’éloigner de la cour lorsqu’elle avait fait part de sa volonté de devenir une fée solitaire.

Seelja se demandait ce qui chez les loups plaisait tant à Elseelfae. Elle avait du en croiser beaucoup au cours de sa longue existence car les fées et les loups avaient ceci en commun que la forêt leur appartenait, c’était leur domaine, à ceci près que ce n’était pas la même réalité qui leur appartenait. Les loups savaient que les fées étaient là mais ne se sentaient pas dépossédés car ces dernières régnaient sur la forêt féérique. Les hommes ordinaires peinaient à comprendre cela. La forêt n’était pas une, elle était la combinaison des bois ordinaires dont les loups étaient les maîtres et de ceux de Faerie qui se superposaient aux premiers.

Alors que Seelja continuait à observer le loup, elle eut le sentiment qu’il en faisait autant. Certes il ne le faisait pas de façon ostensible, mais elle avait perçu des regards en biais, lorsque l’animal pensait qu’elle ne faisait pas attention. Comment ne le verrait-elle pas ? Elle était une Fata, une fée dont la sensibilité lui permet d’étendre ses perceptions jusque dans les rêves des hommes. Le jeu dura quelques temps et finalement leurs regards se croisèrent, deux regards différents et pourtant chargés de semblances. Elle ne le craignait pas et il ne la craignait pas. L’une et l’autre savaient qu’ils n’avaient rien à craindre parce que chacun, dans son monde était un prédateur mais que l’autre n’était pas sa proie. Elle plongea davantage dans le regard de l’animal, à la façon des Fatas, cherchant les pensées et les émotions. Lentement des sensations inconnues vinrent se substituer aux siennes. Une partie de son être devenait le loup, elle laissait l’esprit de l’animal gagner son esprit. Les pensées du loup étaient aiguisées, brutales, nettes, très différentes de celles des fées que l’on aurait pu comparer à des arabesques. Elles affluaient, alternance d’ombres et de lumières, de volontés et d’instincts. Brutalement elles devinrent glacées, sombres, tranchantes, presque blessantes pour la perception d’une Fata. Seelja se détacha aussitôt de l’esprit du loup.

Il était toujours là devant elle, mais il s’était tapi dans l’ombre. Ses oreilles étaient baissées et ses poils étaient hérissés le long de son échine. Lorsque son esprit fût libre de se déployer, Seelja ressentit la présence d’une autre créature de Faerie, à proximité. Ce n’était pas étonnant après tout car c’était le jour de la fête de Beltane et toute la cour de Seelie allait festoyer jusqu’à l’aube. En étendant son esprit elle pouvait percevoir les échos des célébrations. Peut-être que l’un des membres de la Cour la cherchait. Il était en effet plutôt déplacé de quitter l’une des grandes fêtes féériques sans une raison impérative. Mais Seelja avait deux raisons impératives, la première étant que la fête de Beltane est celle des engagements. Elle frémissait à l’idée qu’un Fae se saisisse de sa main et l’entraîne pour franchir avec elle les feux sacrés de Beltane, rendant ainsi officielle devant la Cour une union qu’elle ne souhaitait pas. La seconde raison était que la Cour l’ennuyait, pire, la dégoutait, car la lumineuse, la magnifique Seelie, comme il convenait de la nommer, était le lieu de tous les complots et de toutes les compromissions.

Le loup semblait hésiter. Il n’était pas utile de fouiller son regard pour savoir que son instinct lui commandait de s’éloigner, mais il restait et son combat intérieur se lisait dans l’agitation qui l’animait. Quelle fée aurait pu déclencher une telle réaction ? C’était un mystère pour Seelja car, à sa connaissance, aucune créature de la Faerie n’était en conflit avec les loups, même les sombres Unseelies. Sombres, sombres… elle se demandait d’ailleurs ce que la Cour de Ténèbres des Unseelies pouvait avoir de pire que la Cour de Lumière. On disait qu’ils n’avaient ni les règles, ni les principes des Seelies, mais pour ce qu’elle en avait vu, les Seelies avaient surtout pour principe de faire leurs coups en douce pour ne pas enfreindre ouvertement les règles. On disait aussi que les Unseelies étaient les serviteurs de leur propre magie et qu’ils s’interdisaient donc de l’entraver. Ils ne considéraient pas non plus disait-on qu’il y eut une frontière entre le bien et le mal, les deux étant pour eux indissociables. Seelja était une jeune Fata, jeune au sens de la Faerie, c’est à dire qu’une main lui suffisait encore à compter ses siècles d’existence, et c’est probablement pour cela que la noirceur des Unseelies lui semblait difficile à comprendre. Elle n’y avait jamais été confrontée et on la lui avait narrée à la façon des contes pour effrayer les enfants.

Seelja déploya son esprit pour repérer la créature dont la présence avait mis le loup en alerte. Elle ressentit le frémissement des arbres, le tressaillement des fleurs, et l’onde caractéristique de la magie qui pulsait face à elle, au delà du Sentier du Milieu, le chemin qui sépare les deux cours. C’était donc bien une créature Unseelie, mais cela n’aurait pas dû inquiéter le loup, à moins que la présence conjuguée de deux membres des cours ennemies ne le gêne. Un fae sortit de l’ombre des hauts chênes. C’était la première fois que Seelja voyait un Unseelie. Il était grand, plus grand qu’elle, et sa démarche était gracieuse, féline. Sa peau avait la couleur de la nuit et était parcourue de reflets bleutés. Ses vêtements étaient sombres, d’un bleu profond qui accentuait les reflets de sa peau. Il portait de hautes bottes de cuir noir et une cape qui semblait taillée dans le ciel étoilé des nuits d’été. La pupille de ses yeux avait la couleur du sang, caractéristique des Unseelies.

- Que les feux de Beltane te soient propices, que ta magie s’embrase noble Seelie, lui dit-il.

Un salut traditionnel qui n’engageait à rien et n’était en aucun cas menaçant.

- Qu’ils éclairent ton destin noble Unseelie, répondit-elle tout aussi neutre et traditionnelle…

- Ne devrais-tu pas être en train de festoyer parmi les tiens ? demanda-t-il.

- Tout comme toi je suppose répondit-elle.

Bien que la rencontre soit intrigante, elle se dit que la conversation des Unseelies semblait aussi empruntée que celle des Seelies.

- Je me nomme Leandral, Prince de la Cour Unseelie, Maître des Sombres Contrées.

- Je suis Seelja, Fata de la Cour Seelie.

Leandral sourit.

- Une Fata ! Sais-tu qu’elles sont nombreuses parmi nous ?

Non Seeljal ne le savait pas mais elle essaya de ne pas montrer sa surprise. Elle réfléchit un instant… Les fatas sont les maîtresses des rêves, ce qui inclut les cauchemars. Probablement le domaine d’expertise des fatas de la Cour de Ténèbres.

- Je vois… vos fatas doivent adorer les cauchemars.

Elle fit un pas en avant et se redressa pour montrer à ce prince qu’il ne l’impressionnait pas. Ce faisant, elle se retrouva à la limite du Sentier du Milieu. Elle en prit aussitôt conscience car le loup bondit et se retrouva au milieu du chemin. Il n’était pas menaçant, ne semblait pas vouloir intervenir, mais il était là, comme pour lui rappeler que si elle passait de l’autre côté, elle serait sur les terres de la cour des Ténèbres et qu’elle n’en reviendrait probablement pas.

Leandral regarda le Loup avec une moue de dédain.

- Ton familier ?

- Les loups ne servent pas, lui rappela-t-elle.

- Les Unseelies savent que toute créature peut être asservie mais les Seelies sont peut-être trop faibles pour dompter leurs chiens.

Tout prince qu’il fût, ce Leandral et sa suffisance commençaient à l’agacer sérieusement. Il se comportait avec la même arrogance que les Princes de Seelie et il y mêlait savamment condescendance et mépris.

- J’ai toujours vu les loups courir librement, que ce soit sur mes terres ou les tiennes. Et tout ce que je vois aujourd’hui est un prince unseelie dressé sur ses terres, brandissant ses certitudes, sans familier à ses côtés.

- Rejoins moi sur le sentier, proposa-t-il. Ainsi tu jugeras de mes certitudes en terrain neutre.

Cela n’engageait à rien en effet et la proximité du loup la rassurait. Elle rejoignit le prince sur le chemin. Il tourna la tête à droite et à gauche, scrutant le Sentier.

- Ta grand-mère aime arpenter ce chemin lui dit-il.

- Que sais-tu de ma grand-mère ?

- Qu’elle a compris que la Cour de Seelie est sans intérêt. Notre reine va certainement l’inviter chez nous, là où elle pourra laisser toute sa magie s’exprimer.

Seelja n’avait pas revu Elseelfae depuis longtemps et elle se demanda s’il était possible que sa grand-mère ait choisi d’abandonner définitivement la Terre de Lumière. Son absence lui pesait, d’autant plus qu’Elseelfae avait été son initiatrice. C’est elle qui lui avait appris les rêves des hommes et la façon d’y voyager. Seelja avait encore progressé après l’exil de sa grand-mère, mais elle aurait eu tant de questions à lui poser, sur les rêves, les cauchemars, sur les mondes étranges qu’elle traversait parfois dans ses voyages oniriques.

Leandral posa sa main sur le bras de Seelja.

- Rejoins nous, les Seelies ne savent rien des rêves. Ta grand-mère l’avait compris.

Elle sentit la magie courir le long de son bras, se répandre dans son corps. Une magie étrange, à la fois brûlante et glacée. De la pure magie Unseelie. Un instant elle eut envie de reculer, de rejoindre la Cour et les fêtes de Beltane, mais son corps refusait de répondre.

- Viens fêter Beltane avec moi, danser autour du feu sacré avant de parcourir mes rêves.

- On ne peut visiter les rêves des fées, répondit-elle.

- Bien sur que si on peut, on vous enseigne que c’est impossible à la Cour de Lumière car les Seelies n’aiment pas les arpenteuses de rêves… cela aussi, ta grand-mère le savait.

Sa grand-mère… se pouvait-il qu’elle ait réalisé que la Cour de Lumière était incapable d’accepter les Fatas et leur magie si singulière ? Le feu glacé embrasait son corps. Elle le sentait déferler dans tout son être, puissant, inégalé, à l’image des feux sacrés de Beltane. Leandral passa le bras autour de sa taille et l’attira contre lui. Lorsque leurs corps se touchèrent, le feu qui habitait le prince l’enveloppa totalement. Elle perdit la conscience de son propre corps. Elle était devenu un feu pur, violent, ardent. Elle avait la sensation d’être l’âme de Beltane et elle ne doutait plus maintenant de sa capacité à arpenter les rêves de toutes les créatures de la Faerie.

Elle ne sentit pas Leandral reculer lentement vers les terres unseelies. Pas à pas il l’attirait vers la Cour de Ténèbres. Elle flottait dans un cocon de feu glacé, baignait dans son énergie. Elle voulait arpenter les rêves, là, maintenant, tous les rêves, sans frontière, sans interdit.

Brusquement une douleur fulgurante l’arracha à l’extase de ce moment. Le feu reflua brutalement d’elle et rejoignit Leandral. Elle prit alors conscience de leur proximité et s’écarta. Une douleur lui vrillait le poignet. Elle regarda son bras. Il portait la marque des crocs du loup et le sang inondait les voiles de sa robe. Sa perception de la réalité s’affirma encore, au rythme des élancements que déclenchait la morsure. Elle regarda autour d’elle, perçut la dangereuse proximité de la Terre de Ténèbres et recula vers celle de Seelie, sans quitter le Prince des yeux, le mettant au défi de tenter de la retenir. Il ne le fit pas… la magie avait disparu. Il jeta un regard courroucé au Loup et repartit vers ses ténèbres.

Seelja se laissa tomber sur l’herbe, aussitôt qu’elle eut rejoint Seelie et regarda le Loup. Il venait de lui apprendre ce qui les lie, lui et les siens, aux fées de Seelie. Elle serait probablement une voyageuse, comme sa grand-mère, qui, tout comme elle aujourd’hui, avait probablement été sauvée par un loup de la traîtrise de la Cour Unseelie lorsqu’elle arpentait le Sentier du Milieu.

Ses lèvres esquissèrent deux mots à l’attention du loup : Merci Ami.

Les rêves anciens

27juillet

L’aube se levait, diffusant dans la chambre une faible lumière qui jetait sur le visage de l’homme des ombres brutales. Elle était assise près du lit et l’observait. Il dormait paisiblement. Pourtant ses traits étaient creusés. Elle tenta de se composer un visage serein, celui qu’il voudrait certainement trouver s’il ouvrait les yeux. Il lui fallait puiser en elle assez de force pour l’aider, recomposer un amour qu’elle n’éprouvait probablement plus. A cette pensée, elle se sentit coupable. On ne retire pas son affection à quelqu’un qui subit déjà tant.

Elle était infirmière, dans la vie, dans l’âme. C’était ainsi. Cela la rendait prompte à donner, incapable de prendre. Mais ce jour-là, alors qu’elle ne parvenait pas à créer ce masque de sérénité qu’elle avait coutume de porter, elle se demanda si elle avait encore quelque chose à donner. Elle sondait son être et se sentait vide.

Elle caressa le front de l’homme et, instinctivement, elle eut un élan de compassion. Cet élan spontané lui démontra qu’elle n’était pas aussi vide qu’elle en avait l’impression. Elle était naturellement humaine, profondément et, même si parfois elle avait souhaité l’être moins, elle ne tenait finalement pas à changer. Curieusement, elle ne se sentit pas rassurée ; elle éprouvait un tiraillement douloureux. Elle voulait rester qui elle était et elle voulait être une autre, une qui saurait s’occuper d’elle-même, assez pour tourner le dos à tout cela.

Elle secoua la tête, comme pour chasser ces pensées parasites et dérangeantes, et se leva. Elle se dirigea vers la cuisine et commença à se préparer un café, comme chaque matin, mécaniquement. Elle s’appuya contre le plan de travail et regarda le liquide noir couler lentement. Les gouttes sombres éclataient dans une mare de ténèbres… et elle se dit que c’était là l’exacte représentation de sa vie : des journées sombres qui venaient grossir une existence de ténèbres.

Elle pesta contre cet accès de déprime. Après tout c’était faux, elle avait des rêves et elle l’avait lui. Lui… il avait été son âme sœur, ou plutôt ils avaient l’un et l’autre cru que c’était le cas. Certes il ne l’était pas mais il était lui et il faisait partie de sa vie, d’elle. A cette pensée un léger sourire vint adoucir son visage aux traits tirés. Puis doucement le sourire disparut. Elle se le représenta, là bas dans son lit, plongé dans ce sommeil sans fin. Il lui avait dit, avant le coma, qu’il ne voulait pas être séparé d’elle. Et elle était restée, elle avait tenté de s’accrocher à tout ce qui les avait réunit, couvé en esprit leurs souvenirs, préservé leurs espoirs. Mais elle était désormais seule lorsqu’elle était près de lui.

Elle tenta alors de songer à tout ce qu’ils avaient voulu faire ensemble, à tout ce qu’il feraient s’il, non plutôt *quand* il se réveillerait. Elle avait l’impression de contraindre son esprit ; elle était trop lucide pour être capable de se rassurer avec des illusions. Les rêves sont le fruit d’une alchimie qui mêle le moment et les âmes. Leurs rêves s’étaient probablement éteints, laissant en elle ce vide qu’elle avait refusé de nommer.

Elle se dirigea lentement dans le couloir qui menait à sa chambre… Elle avait toujours rejeté l’idée qu’il ne se réveillerait peut-être pas. Les médecins l’avaient craint et même s’il se réveillait, il serait différent. Elle l’avait accepté, tout en se disant que même différent, ce serait encore lui. Elle s’était dit que cela signifiait simplement que leur avenir ensemble serait différent, mais que cela ne pouvait pas signifier qu’ils n’avaient rien à accomplir.

Elle marqua un temps d’arrêt. Elle aussi avait changé. Elle réalisa qu’à force de tenter de ranimer des rêves moribonds, elle avait cessé de s’émerveiller. Ce combat avait vidé les rêves de leur substance, les avait dépouillés de leur éclat.

- Les rêves sont si fragiles…

Elle repartit et franchit le seuil de la porte de sa chambre. Il était devant elle, entouré de tous ces appareils dont les signaux laissaient croire que la vie était encore là. D’une certaine façon elle était là, mais cette vie là lui était étrangère. Elle n’avait rien à voir avec ces rêves anciens qui étaient si beaux.

- Les rêves meurent aussi…

Elle avança doucement les mains vers le visage de l’homme.

- Les rêves morts sont les entraves des rêves à venir…

Elle arracha le tube qui était glissé dans sa gorge et regarda l’homme partir.

Le kindelesbrunnen

19avril

Le Kindelesbrunnen - Récit inspiré de légendes de la cathédrale de Strasbourg

J'observais depuis une vingtaine de minutes le manège d’un couple de cigognes. C’était une joie de revoir ces majestueux oiseaux après tant d’années où leur nid était resté vide. J’avais l’impression que mon village alsacien avait retrouvé son âme. Je songeais à la légende du Kindelesbrunnen que les Mamas racontent aux enfants le soir venu.

Il y avait autrefois dans la Cathédrale de Strasbourg un puit appelé Kindelesbrunnen, dont la dalle est encore visible aujourd’hui. Ce puit permettait d’accéder à un immense lac souterrain situé sous l’édifice. Sur le lac flottaient des âmes qui avaient appartenu à des trépassés et attendaient de renaître. Lorsqu’une femme souhaitait avoir un enfant, elle se rendait au Kindelesbrunnen et adressait une prière. En bas, sous la voûte immense, un gnome écoutait, assis dans une barque argentée. La femme était-elle sincère ? Serait-elle une bonne mère ? Il cherchait au fond de son cœur la réponse à ces questions et, s’il décidait que la demande était légitime, il jetait à la surface du lac un filet d’or pour se saisir d’une âme. Une cigogne pénétrait alors dans le puit et venait se saisir du précieux colis pour aller le délivrer.

La dame cigogne que j’avais en face de moi était peut-être la descendante des porteuses d’âmes mais, pour l’heure, ce qui était évident c’est que la bestiole avait autre chose à faire que de livrer des bébés et qu’elle était un peu maniaque lorsqu’il s’agissait de construire son nid. Elle repoussait d’ailleurs sans ménagement son mâle lorsqu’il s’avisait de vouloir y disposer lui-même les brindilles qu’il ramenait.

Le ciel commença à se teinter de rouge et la lumière déclinante m’arracha à la contemplation des cigognes. J’allais m’éloigner lorsque je me retournais une dernière fois et murmurais à l’intention de mes beaux échassiers : 

- Saluez de ma part les habitants du Kindelesbrunnen.

Tandis que je rentrais, le ciel s’assombrissait, à l’image de mon âme taciturne, un instant illuminée par la magie des cigognes, et qui replongeait inexorablement dans ses ténèbres. On devrait toujours garder à l’esprit qu’une légende en appelle une autre et qu’une âme enténébrée est une porte ouverte sur l’enfer. Oui, on devrait, mais cela ne changerait probablement rien pour l’esprit qui erre dans sa nuit intérieure.

Ce soir là, je me glissais sous l’épais édredon en priant pour que le sommeil ne se refuse pas à moi. Ma prière fût exaucée ; je sombrais presque immédiatement mais le repos fût de courte durée. Je ne saurais dire combien de temps j’avais dormi, mais je me réveillais, l’esprit alerte comme si je n’avais pas eu à sortir d’un sommeil profond.

Je frissonnais de froid et je ne sentais plus le poids de l’édredon sur mon corps. Je tâtonnais autour de moi pour le trouver lorsque je réalisais que j’étais allongée sur une surface dure qui ne pouvait être un matelas. J’ouvrais brutalement les yeux et me levais d’un bond en constatant que je n’étais pas dans ma chambre.

Je me tenais sur la rive d’un lac. Une brume flottait à sa surface, voile fantomatique, qui laissait parfois entrevoir une eau si sombre qu’elle avait peine à accrocher la lumière de… Je levais les yeux cherchant la provenance de cette lumière et ne vis aucune lune. Au dessus de moi il n’y avait qu’une voûte immense ! J’étais dans une grotte aux dimensions cyclopéennes dont les anfractuosités vomissaient d’étranges et hideux champignons phosphorescents.

J’entendais distinctement le clapotis de l’eau, mais je percevais aussi d’autres sons. Je regardais paniquée autour de moi, tentant d’accoutumer ma vision à cette demie obscurité. Je sentais monter la panique en même temps qu’une terrible révélation que mon esprit se refusait à accepter. Pourtant, d’impossibilité en impossibilité, je cheminais vers l’inadmissible. Je m’étais endormie dans mon lit pour me réveiller au bord d’un lac souterrain pieds nus et en chemise de nuit… et n’avais-je pas pensé à un tel lac avant de me coucher ?

Je connaissais ce lieu, non que je l’aie déjà visité mais j’en avais lu des descriptions et je me pris à scruter la brume à la surface de l’eau, espérant entrevoir des âmes… rien ! Après tout, pourquoi les âmes seraient-elles visibles ? C’est certainement invisible et impalpable une âme.

Je commençais à longer la rive, cherchant une issue, lorsque j’arrivais à un cours d’eau, émergeant d’un étroit boyau, qui semblait se déverser dans le lac. Je reculais vers la paroi la plus proche, les muscles raidis par la terreur glaciale qui se répandit instantanément dans chaque fibre de mon être. Aucun cours d’eau n’avait jamais alimenté le lac des âmes, mais d’autres légendes, bien plus sombres, parlent de tunnels menant à un lac infernal.

Je tentais de rassembler mes souvenirs, de me remémorer les détails des témoignages d’expéditions menées autrefois dans les entrailles de la terre par ces hommes partis chasser des démons. Mon souffle devenait court à force de tenter de penser vite, mais je parvins à le discipliner en même temps que j’évaluais la situation. La première chose dont j’avais besoin était d’un peu plus de lumière. Je posais mon pied sur une saillie de la paroi et commençais à l’escalader pour atteindre un amas de champignons phosphorescents. Lorsque je les arrachais, leur contact visqueux me souleva le cœur. Je remontais les pans de ma chemise de nuit pour les transporter durant la descente.

Je me mis à explorer les lieux en brandissant mon éclairage de fortune. Voir où je mettais les pieds me rassurait, d’autant que j’entendais toujours, venant d’un peu partout, des bruits que je ne parvenais pas à identifier, des frottements peut-être ? Je me figeais et je fermais un instant les yeux car je venais de me souvenir de l’une de ces anciennes histoires.

Autrefois, il existait une porte qui menait au lac infernal, située dans la cave d’une maison proche de la cathédrale. Durant une période de fortes pluies, d’énormes serpents, de hideux lézards et des crapauds avaient surgi des profondeurs, fuyant probablement l’inondation. A la suite de cet événement la porte fût murée.

Je me baissais lentement, approchant mes champignons du sol pour tenter de regarder sous la couche de brume. Ils étaient bien là ! Une masse grouillante, écoeurante cohorte reptilienne qui m’aurait sans doute assaillie si je m’étais approchée de l’eau. Aussi loin que je pouvais voir, ils étaient là, empêchant quiconque de rejoindre le lac.

Je me redressais et guettais l’étendue sombre devant moi. Si ces créatures étaient là, alors il était possible que tout le reste soit vrai. C’est à ce moment-là que j’aurais dû suivre les tunnels et chercher une issue pour remonter à la surface. Mais mon âme était enténébrée, inapte à la survie, fascinée par ce qui pourrait surgir de la brume.

Je restais ainsi, immobile, durant une éternité. Ma peur m’avait abandonnée tant elle me semblait inutile et je ne tressaillais même pas lorsque parfois une froide créature rampait sur mes orteils. Un vent léger s’était levé et je me demandais d’où il pouvait venir, sans vraiment chercher à le savoir. La brume semblait s’écarter, dessinant un sentier au milieu du lac.

Je commençais à distinguer une barque, menée par une pale silhouette fantomatique. Elle avançait lentement vers moi et je l’attendais. Je ne voyais pas clairement son visage, mais je sentais qu’elle ne me quittait pas des yeux. Lorsque la barque accosta, je m’approchais, ignorant le grouillement de créatures à mes pieds.  La forme spectrale me tendit la main et, me penchant pour la saisir, je vis enfin les traits de son visage. Je le reconnus, je me reconnus. La surprise me fit perdre l’équilibre et tomber parmi les suivants reptiliens de cet autre moi. L’un d’eux me mordit la main et je hurlais de douleur.

Je me réveillais dans mon lit, couverte de sueur et haletante. Je poussais un soupir de soulagement en réalisant que tout cela n’était qu’un rêve. Encore fébrile des lambeaux d’émotion qui s’accrochaient à mon esprit, je rejetais l’édredon pour me lever. C’est là que je vis le sang couler de ma main sur les draps blancs, et les petits trous dans ma chair qui ressemblaient à s’y méprendre à une morsure de serpent.

Un conte de faerie

18avril

Un conte de Faerie

Le regard de Maeven parcourait lentement la clairière. Inutile d’être un arpenteur d’esprits pour savoir ce qui trottait dans cette tête-là : il passait en revue le potentiel émotionnel du lieu, sa capacité à accueillir une soirée des délices, à générer des surprises et des passions. Maeven est un gardien de la loi : tout doit correspondre, dans le moindre détail à ce qui doit être et c’est toujours le cas, il y veille scrupuleusement. Je souris un instant en imaginant ce qu’il deviendrait si quelque chose dérapait. Peut-être que Maeven perdrait sa cohésion en même temps que celle de sa belle soirée… peut-être même qu’il exploserait de dépit, littéralement naturellement, nous éclaboussant tous de glaciales gouttelettes de rigueur. Beurk ! Maeven se tourna vers moi en fronçant les sourcils, comme s’il avait perçu mes pensées inappropriées.

- Tout est prêt de mon côté, et toi ?

Je haussais les épaules. Cette petite question à elle seule résumait finalement l’abime qui me séparait des miens. Ni lui, ni aucun autre ne pourrait comprendre que je refuse de me préparer à l’inattendu, que je souhaite le vivre spontanément et laisser mes émotions me submerger.

Maeven jaugea ma tenue et afficha un sourire approbateur. Je ne prépare pas mon esprit, mais je sais porter le masque que l’on attend de me voir porter. J’étais délicieuse, en tous cas j’en avais l’air.

Les feuilles des arbres autour de nous commencèrent à bruisser, annonçant l’arrivée des autres. Kelyl fut la première à entrer dans la clairière et nous salua en inclinant légèrement son pâle visage de poupée. Elle s’approcha d’un arbuste fleuri et se pencha pour en humer le parfum. Elle sembla satisfaite et étala autour d’elle les voiles pourpres de sa robe aérienne avant de s’asseoir au pied du buisson.

Toute vie sembla quitter l’azur de ses grands yeux. Kelyl s’abimait dans ses rêves intérieurs en attendant l’heure des délices. Sourde aux frémissements de vie qui agitaient la forêt, elle retenait sa formidable sensibilité qui à ses yeux n’était qu’un outil. J’aurais aimé me lever, la secouer, lui dire tout ce qu’elle perdait, l’ouvrir à la magie de l’univers, à ces rêves que nous faisions enfants lorsque notre ancienne nous racontait des histoires. Mais cela n’aurait eu aucun sens pour elle. Kelyl était devenue maîtresse de ses perceptions et elle s’en glorifiait, naturellement.

Tandis que je la regardais, Matena et Vern avaient pris place dans la clairière. Matena irradiait de sensualité, pulsant une onde de trouble, mécanique martellement appelant le désir. Vern, quant à lui, répondait en projetant ses éclats de violence, tantôt rageurs, tantôt exaltés. Il ne semblait pas avoir choisi quelle forme sa violence prendrait. Quelque chose allait-il enfin troubler la soirée des délices ? Est-ce que, pour la première fois, l’un d’entre nous aurait renoncé à contrôler totalement un outil émotionnel ? Je sentis en moi poindre ce… ha mais comment cela se nomme-t-il ? Cette impression qui fait penser que nous pouvons attendre de l’avenir quelque chose de meilleur. Le mot m’échappait, mais peu importe, la sensation était là et elle était vraiment excitante.

Perdue dans mes pensées, je n’avais pas réalisé que Kelyl était revenue parmi nous et que Maeven se tenait devant moi attendant que je veuille bien, à mon tour, contribuer aux délices. Je fermais les yeux et lentement, doucement, libérais les délicates volutes de sensations. Bientôt ma tendresse effleura la sensibilité de Kelyl. Je la sentis grandir, croître, se répandre en un amour qui devint passion lorsqu’il rencontra Vern et Matena. La clairière toute entière était baignée de ces sentiments mêlés lorsque Maeven fit s’élever les chants anciens. Alors nous commençâmes à danser, une danse extatique, parfois chaotique comme les affres de l’amour et du désir, parfois douce et apaisante comme la tendresse comblée.

Maeven dirigeait ce bal des délices, sa volonté s’immisçant dans l’esprit des uns pour les tempérer, incitant les autres à se libérer davantage. Je sentais les appels cinglants qu’il lançait à mon esprit et plus il me sollicitait, plus cette chose au fond de moi me disait qu’ils avaient tort et que j’avais raison, que mes rêves n’étaient pas des chimères. L’espoir ! C’était cela ! Au moment où le mot me revint à l’esprit, la sensation m’envahit totalement. J’étais emplie de la certitude que leur réalité n’était pas la mienne.

L’onde des délices se troubla, perdit sa consistance, lorsque mes émotions échappèrent au cercle. J’entendis le hurlement rageur de Maeven. Matena et Vern étaient dressés devant moi, l’incompréhension et la déception se peignant sur leurs visages.

- J’ai d’autres rêves leur dis-je, un monde où les hommes existent.

Kelyl s’approcha de moi. Elle ne savait quelle émotion elle devait afficher pour la circonstance et son visage oscillait entre la réprobation et la compassion. L’herbe bleutée caressait ses pieds, comme pour la rassurer. Finalement elle murmura :

- Le temps est loin où nous étions enfants et où l’ancienne nous racontait des contes d’hommes. Tu es une fata désormais, tu ne peux pas croire que…

Je posais la main sur sa bouche.

- Non, ne le dis pas… te souviens tu ? On dit que chaque fois que l’un d’entre nous dit que les hommes n’existent pas, il en meure un !

Je me levais et commençais à m’éloigner.

- Il n’y a jamais eu d’homme en Faerie ! me cria Maeven.

Je me retournais une dernière fois, pour leur tendre une main qu'ils saisiraient peut-être.

- Ils existent, j’en suis certaine et pour eux les sensations et les sentiments ne sont pas une matière que l’on façonne. Ils se laissent guider par eux, envahir, surprendre, ravir et ce monde imprévisible est à notre portée !

Leur dédain répondit à mon espoir et ils cessèrent en cet instant d’être « les miens ». Je leur tournais le dos sans regret et quittais la clairière saluée par les arbres anciens, ceux qui savent, prête à fouler la terre des hommes.

Les filles de Nyx

17janvier

Voici un récit mettant en scène les Moires, les trois femmes tisseuses de destins de la mythologie grecque, accompagné d'une illustration de Morinière.


Nikolaos avait quitté Litochoro depuis environ une heure et marchait tranquillement sur le sentier qui menait, d’après sa grand-mère, au meilleur point de vue sur le mont Olympe, un lieu que les gens du village nommaient « le séjour des Moires ». Le jeune homme n’était jamais venu en Grèce, bien que ce fût le pays de sa mère. Il avait vécu en France avec son père et lorsque Nikolaos, à l’âge de 10 ans, lui avait dit qu’il voulait aller en Grèce, son père lui avait proposé les Iles Canari. Nikolaos n’avait pas insisté, il ne voulait pas faire souffrir son père.

Le garçon avait grandit et lorsqu’il eut vingt ans, il ne demanda plus : il annonça à son père qu’il allait découvrir la Grèce et le village où sa mère était née. Son père ne s’y était pas opposé, mais n’avait pas non plus proposé de l’accompagner. Le jour de son départ il lui avait remis un carnet.
- J’ai écrit ceci il y a vingt ans, lis le quand tu le souhaiteras.

Nikolaos avait embrassé son père et glissé le carnet dans son bagage à main. Il voulait le lire là-bas, puisqu’après tout, il y a vingt ans, son père avait aussi fait un voyage en Grèce.

Le jeune homme arriva à l’endroit indiqué par sa grand-mère et se retourna doucement pour contempler enfin le Mont Olympe. La vue était magnifique, à couper le souffle. Le vaste sommet enneigé du séjour des Dieux contrastait avec le bleu intense du ciel. De part et d’autre du mont, s’élevaient des parois abruptes dont la roche grise semblait rongée par la végétation. On avait l’impression que l’Olympe avait déchiré la vallée pour surgir, laissant derrière lui des précipices que la nature tentait d’adoucir. 

Sa mère avait eu du mal à quitter sa terre de légendes et tout particulièrement l’Olympe ; il comprenait maintenant pourquoi. Il soupira en songeant qu’il aurait probablement eu beaucoup à partager avec elle, mais le destin en avait voulu autrement. Il y a vingt ans sa mère était revenue en Grèce pour le mettre au monde et était morte en couche.

Nikolaos s’assit sur un rocher et ouvrit le journal de son père. Intrigué, il constata qu’il s’agissait d’un récit commençant deux jours avant sa naissance et rédigé à Litochoro. L’écriture était nerveuse, fébrile.

Journal de Vincent

Loukia est morte, me laissant seul avec notre fils. Je cherche la force de regarder l’avenir, de l’envisager avec lui, mais je ne la trouve pas. Je ne me sens pas digne d’élever l’enfant de Loukia, parce qu’il ne se passera pas un jour sans que je me dise que j’ai tué sa mère. 

Pourtant je dois quitter cet endroit, arracher notre fils à l’Olympe, le protéger de son sang, de ses racines et ensuite, il me faudra lui mentir. Comment avancer alors que le chagrin me paralyse et que ma seule issue, pour que cet enfant s’épanouisse, est de l’élever dans la tromperie ? Serai-je capable, lorsqu’il me demandera comment sa mère est morte, de le regarder en face sans laisser transparaître l’effroyable vérité, ma vérité, car pour tout autre elle serait une affabulation de mon esprit égaré par la douleur.

Finalement, j’ai vécu à Litochoro une tragédie grecque. Comment aurais-je pu l’imaginer en voyant le sourire radieux de ma femme lorsque nous sommes arrivés ici ? Nous y étions venus pour que notre fils naisse sur la terre de sa mère, la terre des Dieux comme elle disait. Dès le premier jour, j’ai observé avec amusement Loukia replonger dans l’univers de croyances et de légendes qui avait été le sien autrefois. Je suis un scientifique, la science est ma religion, ma foi se nourrit d’expérimentations et de preuves. Mais ici, au pied du Mont Olympe, les hommes prêtent plus de crédit à leurs contes qu’aux arguments scientifiques.

Loukia avait décidé d’accoucher dans la demeure familiale, assistée d’une sage-femme. L’idée m’effrayait un peu, mais elle avait été inflexible sur le sujet :
- Les grands hommes naissent au pied de l’Olympe, avait elle dit, et tu ne voudrais pas que ton fils soit un médiocre.
Je m’étais incliné, évitant d’argumenter sur ma médiocrité d’homme né au pied de rien. 

Nous avions vécu quelques jours paisibles à Litochoro, Loukia et sa mère se racontant des anecdotes du passé teintées d’un mysticisme que je feignais d’ignorer. Puis ma femme eut ses premières contractions. J’appelais en hâte la sage-femme tandis que Pelagia, ma belle-mère, se mit à chanter à sa fille de vieilles berceuses grecques, enfin je crois. Nous n’avions visiblement pas le même sens des priorités et je marquais ma désapprobation d’un froncement de sourcil mais le sourire que Loukia m’adressa m’incita à l’indulgence.

Une heure après l’arrivée de la sage-femme, le travail commença. Je regardais impuissant la femme que j’aimais souffrir, sans les courbes d’un monitoring pour me dire que tout allait bien. Ma belle-mère commença alors à disposer dans la pièce des bougies, à faire brûler des herbes en traçant dans l’air des signes incompréhensibles, à murmurer ce que je pris pour des prières. Je m’emportais devant ces pratiques ridicules dont le seul effet était de rendre la chambre irrespirable du fait des fumigations, mais elle m’ignora et poursuivit son manège. 

Hors de moi, j’éteignis les bougies et jetais dehors les herbes et encens, sous les imprécations de ma belle-mère.
- Tu vas fâcher les Moires Vincent, elles ne béniront pas ma fille et son enfant !
Je l’avais regardée, interloqué.
- Votre fille, ma femme, est en train de se tordre de douleur et vous nous empestez avec vos… vos… je ne sais quoi ! Sortez du Moyen-âge Pelagia !
Ma belle-mère me saisit par le bras et me fixa d’un regard dur que je ne lui connaissais pas.
- Tu es ici chez moi, Vincent, et je te demanderai de respecter nos coutumes. Ma fille est grecque, née à Litochoro, au pied du Mont Olympe et tous les gens d’ici savent que les Moires tissent nos vies. Lorsqu’une femme est en couche, lorsqu’elle se marie, lorsqu’un enfant naît, nous devons solliciter les Moires, afin qu’elles soient clémentes.
- Les Moires ? Les vieilles femmes de la mythologie ? Mais atterrit un peu Pelagia, aucun dieu ne séjourne en Olympe et tes Moires, si tant est qu’elles aient existé, ont disparu depuis des siècles ! Ce qui importe maintenant, c’est de soutenir Loukia !
Pelagia sembla horrifiée par mes propos. Elle secoua la tête et me demanda de l’écouter. Je n’avais qu’une idée, c’était de retourner auprès de Loukia, mais je lus une telle détresse dans le regard de Pelagia, que j’acceptais.
- Les Moires, Clotho, Lachesis et Atropos, ne sont pas vieilles, elles sont plus anciennes que le temps et depuis l’origine de toutes choses, ce sont elles qui veillent à l’harmonie de l’univers, qui ordonnent naissances et morts et qui tissent le destin des hommes.
- Mais ce sont des contes Pelagia, des contes !
- Non Vincent, tu peux considérer que les dieux ont disparu, mais pas elles. Aucun dieu autrefois n’aurait osé les défier, contester l’une de leurs décisions, parce qu’elles étaient plus anciennes, plus puissantes. Elles sont les filles de la Nuit, Vincent, de la toute première nuit, celle des origines… et tu vois, la nuit existe toujours, alors pourquoi pas elles ?

A ce moment Loukia poussa un hurlement terrible et je me précipitais vers la maison, refermant derrière moi la porte de la chambre pour empêcher Pelagia de revenir se livrer à ses pratiques. Nikolaos est né quelques heures plus tard, après un accouchement difficile et épuisant. Loukia s’endormit et Pelagia adopta enfin le comportement d’une mère en prenant soin de sa fille.

Lorsque la journée toucha à sa fin, les cousins et les oncles de Loukia vinrent me chercher pour fêter l’événement. Ce fût une fête très joyeuse, à la manière grecque. Nous nous rendîmes dans une taverne où des musiciens jouaient des airs traditionnels, tandis que les cousins et oncles tentaient de m’apprendre le sirtaki. L’ouzo coulait à flots et bientôt je me mêlais sans complexe aux danses et aux chants. 

Vers quatre heures du matin chacun reprit le chemin de sa demeure et je suivis en titubant le sentier qui menait à la maison de Pelagia. J’aurais du y être en dix minutes à peine, mais je crois que je me perdis, ce que je ne parviens toujours pas à comprendre : même ivre, il n’est pas difficile de suivre un sentier. Pourtant, au bout d’un moment, je dus me rendre à l’évidence, il n’y avait plus de sentier. Je savais que je n’étais pas loin car l’énorme masse du Mont Olympe se découpait face à moi, telle que je la voyais habituellement lorsque j’étais aux abords de la maison.

C’est alors qu’en me retournant je vis trois vieilles femmes. D’une façon que je ne saurais expliquer, je ressentis physiquement leur puissance ; elle était telle que le Mont Olympe me paru une vague colline en comparaison. Elles ne me regardaient pas - comment l’auraient-elles pu d’ailleurs, puisque leurs yeux blancs montraient clairement qu’elles étaient toutes trois aveugles ? – mais je savais qu’elles me voyaient. 

J’aurais pu me dire que c’était une hallucination due à l’alcool, mais mon esprit s’y refusait. La réalité m’était devenue une farce et rien n’était plus vrai, plus présent, que ces femmes. Je réalisais alors que l’une d’elle, vêtue de blanc, tenait une quenouille, que la seconde, vêtue de rouge semblait jouer avec le fil que la première avait tissé et que la troisième s’apprêtait à le couper. Mon sang se glaça. L’expression est commune mais je le ressentis littéralement et en cette chaude nuit grecque, j’eus froid comme jamais. En un instant, je sentis s’effondrer toutes mes convictions et je sus que la crainte m’habiterait à jamais. J’avais devant moi les Moires.

La Moire vêtue de noire, que l’on nomme Atropos, tourna légèrement la tête dans ma direction et coupa le fil. Une panique incommensurable m’envahit, je me sentis suffoquer, perdre l’équilibre. Je chutais et dévalais la pente. Lorsque je me relevais, j’étais sur le sentier et elles avaient disparu. Un pressentiment me fit rejoindre la maison en courant, un atroce pressentiment que les hurlements de Pelagia que j’entendis au loin confirmèrent. 

Loukia s’était éteinte…

Le médecin déclara qu’elle était morte des suites de son accouchement, d’épuisement. Je dirai probablement à Nikolaos qu’elle est morte en couche. Mais moi je sais… elles me l’ont prise. Les légendes disent qu’elles ne sont ni bonnes ni mauvaises, que le destin est immuable, tissé par elles, mais la peur est là, ancrée en moi, celle de les avoir offensées et d’en payer le prix sans être certain que pour les Moires une vie compense une offense.

Nikolaos referma le carnet. Il regarda autour de lui, ce lieu qu’on nomme « le séjour des Moires ». Il se sentit plus grec que jamais, empli du sentiment que nous n’avons pas une vie, mais un destin.