Assise à la lisière des terres de la Cour de
Lumière, Seelja observait la forêt, ou plus précisément un loup que les ombres
denses des grands chênes rendaient invisible aux regards ordinaires. Mais
Seelja savait voir, car elle était une Fata de la lumineuse, de la magnifique
Cour de Seelie. Elle ne savait que penser des loups. La plupart des siens les
ignoraient, ne leur accordant pas plus d’attention que les badauds aux chiens
errants, mais Elseelfae, sa grand-mère, les tenait en haute estime et Elseelfae
était probablement la plus érudite et la plus redoutable des Fatas, si
redoutable que le roi de Seelie avait été soulagé de la voir s’éloigner de la
cour lorsqu’elle avait fait part de sa volonté de devenir une fée solitaire.
Seelja se demandait ce qui chez les loups plaisait tant à Elseelfae. Elle avait du en croiser beaucoup au cours de sa longue existence car les fées et les loups avaient ceci en commun que la forêt leur appartenait, c’était leur domaine, à ceci près que ce n’était pas la même réalité qui leur appartenait. Les loups savaient que les fées étaient là mais ne se sentaient pas dépossédés car ces dernières régnaient sur la forêt féérique. Les hommes ordinaires peinaient à comprendre cela. La forêt n’était pas une, elle était la combinaison des bois ordinaires dont les loups étaient les maîtres et de ceux de Faerie qui se superposaient aux premiers.
Alors que Seelja continuait à observer le loup, elle eut le sentiment qu’il en faisait autant. Certes il ne le faisait pas de façon ostensible, mais elle avait perçu des regards en biais, lorsque l’animal pensait qu’elle ne faisait pas attention. Comment ne le verrait-elle pas ? Elle était une Fata, une fée dont la sensibilité lui permet d’étendre ses perceptions jusque dans les rêves des hommes. Le jeu dura quelques temps et finalement leurs regards se croisèrent, deux regards différents et pourtant chargés de semblances. Elle ne le craignait pas et il ne la craignait pas. L’une et l’autre savaient qu’ils n’avaient rien à craindre parce que chacun, dans son monde était un prédateur mais que l’autre n’était pas sa proie. Elle plongea davantage dans le regard de l’animal, à la façon des Fatas, cherchant les pensées et les émotions. Lentement des sensations inconnues vinrent se substituer aux siennes. Une partie de son être devenait le loup, elle laissait l’esprit de l’animal gagner son esprit. Les pensées du loup étaient aiguisées, brutales, nettes, très différentes de celles des fées que l’on aurait pu comparer à des arabesques. Elles affluaient, alternance d’ombres et de lumières, de volontés et d’instincts. Brutalement elles devinrent glacées, sombres, tranchantes, presque blessantes pour la perception d’une Fata. Seelja se détacha aussitôt de l’esprit du loup.
Il était toujours là devant elle, mais il s’était tapi dans l’ombre. Ses oreilles étaient baissées et ses poils étaient hérissés le long de son échine. Lorsque son esprit fût libre de se déployer, Seelja ressentit la présence d’une autre créature de Faerie, à proximité. Ce n’était pas étonnant après tout car c’était le jour de la fête de Beltane et toute la cour de Seelie allait festoyer jusqu’à l’aube. En étendant son esprit elle pouvait percevoir les échos des célébrations. Peut-être que l’un des membres de la Cour la cherchait. Il était en effet plutôt déplacé de quitter l’une des grandes fêtes féériques sans une raison impérative. Mais Seelja avait deux raisons impératives, la première étant que la fête de Beltane est celle des engagements. Elle frémissait à l’idée qu’un Fae se saisisse de sa main et l’entraîne pour franchir avec elle les feux sacrés de Beltane, rendant ainsi officielle devant la Cour une union qu’elle ne souhaitait pas. La seconde raison était que la Cour l’ennuyait, pire, la dégoutait, car la lumineuse, la magnifique Seelie, comme il convenait de la nommer, était le lieu de tous les complots et de toutes les compromissions.
Le loup semblait hésiter. Il n’était pas utile de fouiller son regard pour savoir que son instinct lui commandait de s’éloigner, mais il restait et son combat intérieur se lisait dans l’agitation qui l’animait. Quelle fée aurait pu déclencher une telle réaction ? C’était un mystère pour Seelja car, à sa connaissance, aucune créature de la Faerie n’était en conflit avec les loups, même les sombres Unseelies. Sombres, sombres… elle se demandait d’ailleurs ce que la Cour de Ténèbres des Unseelies pouvait avoir de pire que la Cour de Lumière. On disait qu’ils n’avaient ni les règles, ni les principes des Seelies, mais pour ce qu’elle en avait vu, les Seelies avaient surtout pour principe de faire leurs coups en douce pour ne pas enfreindre ouvertement les règles. On disait aussi que les Unseelies étaient les serviteurs de leur propre magie et qu’ils s’interdisaient donc de l’entraver. Ils ne considéraient pas non plus disait-on qu’il y eut une frontière entre le bien et le mal, les deux étant pour eux indissociables. Seelja était une jeune Fata, jeune au sens de la Faerie, c’est à dire qu’une main lui suffisait encore à compter ses siècles d’existence, et c’est probablement pour cela que la noirceur des Unseelies lui semblait difficile à comprendre. Elle n’y avait jamais été confrontée et on la lui avait narrée à la façon des contes pour effrayer les enfants.
Seelja déploya son esprit pour repérer la créature dont la présence avait mis le loup en alerte. Elle ressentit le frémissement des arbres, le tressaillement des fleurs, et l’onde caractéristique de la magie qui pulsait face à elle, au delà du Sentier du Milieu, le chemin qui sépare les deux cours. C’était donc bien une créature Unseelie, mais cela n’aurait pas dû inquiéter le loup, à moins que la présence conjuguée de deux membres des cours ennemies ne le gêne. Un fae sortit de l’ombre des hauts chênes. C’était la première fois que Seelja voyait un Unseelie. Il était grand, plus grand qu’elle, et sa démarche était gracieuse, féline. Sa peau avait la couleur de la nuit et était parcourue de reflets bleutés. Ses vêtements étaient sombres, d’un bleu profond qui accentuait les reflets de sa peau. Il portait de hautes bottes de cuir noir et une cape qui semblait taillée dans le ciel étoilé des nuits d’été. La pupille de ses yeux avait la couleur du sang, caractéristique des Unseelies.
- Que les feux de Beltane te soient propices, que ta magie s’embrase noble Seelie, lui dit-il.
Un salut traditionnel qui n’engageait à rien et n’était en aucun cas menaçant.
- Qu’ils éclairent ton destin noble Unseelie, répondit-elle tout aussi neutre et traditionnelle…
- Ne devrais-tu pas être en train de festoyer parmi les tiens ? demanda-t-il.
- Tout comme toi je suppose répondit-elle.
Bien que la rencontre soit intrigante, elle se dit que la conversation des Unseelies semblait aussi empruntée que celle des Seelies.
- Je me nomme Leandral, Prince de la Cour Unseelie, Maître des Sombres Contrées.
- Je suis Seelja, Fata de la Cour Seelie.
Leandral sourit.
- Une Fata ! Sais-tu qu’elles sont nombreuses parmi nous ?
Non Seeljal ne le savait pas mais elle essaya de ne pas montrer sa surprise. Elle réfléchit un instant… Les fatas sont les maîtresses des rêves, ce qui inclut les cauchemars. Probablement le domaine d’expertise des fatas de la Cour de Ténèbres.
- Je vois… vos fatas doivent adorer les cauchemars.
Elle fit un pas en avant et se redressa pour montrer à ce prince qu’il ne l’impressionnait pas. Ce faisant, elle se retrouva à la limite du Sentier du Milieu. Elle en prit aussitôt conscience car le loup bondit et se retrouva au milieu du chemin. Il n’était pas menaçant, ne semblait pas vouloir intervenir, mais il était là, comme pour lui rappeler que si elle passait de l’autre côté, elle serait sur les terres de la cour des Ténèbres et qu’elle n’en reviendrait probablement pas.
Leandral regarda le Loup avec une moue de dédain.
- Ton familier ?
- Les loups ne servent pas, lui rappela-t-elle.
- Les Unseelies savent que toute créature peut être asservie mais les Seelies sont peut-être trop faibles pour dompter leurs chiens.
Tout prince qu’il fût, ce Leandral et sa suffisance commençaient à l’agacer sérieusement. Il se comportait avec la même arrogance que les Princes de Seelie et il y mêlait savamment condescendance et mépris.
- J’ai toujours vu les loups courir librement, que ce soit sur mes terres ou les tiennes. Et tout ce que je vois aujourd’hui est un prince unseelie dressé sur ses terres, brandissant ses certitudes, sans familier à ses côtés.
- Rejoins moi sur le sentier, proposa-t-il. Ainsi tu jugeras de mes certitudes en terrain neutre.
Cela n’engageait à rien en effet et la proximité du loup la rassurait. Elle rejoignit le prince sur le chemin. Il tourna la tête à droite et à gauche, scrutant le Sentier.
- Ta grand-mère aime arpenter ce chemin lui dit-il.
- Que sais-tu de ma grand-mère ?
- Qu’elle a compris que la Cour de Seelie est sans intérêt. Notre reine va certainement l’inviter chez nous, là où elle pourra laisser toute sa magie s’exprimer.
Seelja n’avait pas revu Elseelfae depuis longtemps et elle se demanda s’il était possible que sa grand-mère ait choisi d’abandonner définitivement la Terre de Lumière. Son absence lui pesait, d’autant plus qu’Elseelfae avait été son initiatrice. C’est elle qui lui avait appris les rêves des hommes et la façon d’y voyager. Seelja avait encore progressé après l’exil de sa grand-mère, mais elle aurait eu tant de questions à lui poser, sur les rêves, les cauchemars, sur les mondes étranges qu’elle traversait parfois dans ses voyages oniriques.
Leandral posa sa main sur le bras de Seelja.
- Rejoins nous, les Seelies ne savent rien des rêves. Ta grand-mère l’avait compris.
Elle sentit la magie courir le long de son bras, se répandre dans son corps. Une magie étrange, à la fois brûlante et glacée. De la pure magie Unseelie. Un instant elle eut envie de reculer, de rejoindre la Cour et les fêtes de Beltane, mais son corps refusait de répondre.
- Viens fêter Beltane avec moi, danser autour du feu sacré avant de parcourir mes rêves.
- On ne peut visiter les rêves des fées, répondit-elle.
- Bien sur que si on peut, on vous enseigne que c’est impossible à la Cour de Lumière car les Seelies n’aiment pas les arpenteuses de rêves… cela aussi, ta grand-mère le savait.
Sa grand-mère… se pouvait-il qu’elle ait réalisé que la Cour de Lumière était incapable d’accepter les Fatas et leur magie si singulière ? Le feu glacé embrasait son corps. Elle le sentait déferler dans tout son être, puissant, inégalé, à l’image des feux sacrés de Beltane. Leandral passa le bras autour de sa taille et l’attira contre lui. Lorsque leurs corps se touchèrent, le feu qui habitait le prince l’enveloppa totalement. Elle perdit la conscience de son propre corps. Elle était devenu un feu pur, violent, ardent. Elle avait la sensation d’être l’âme de Beltane et elle ne doutait plus maintenant de sa capacité à arpenter les rêves de toutes les créatures de la Faerie.
Elle ne sentit pas Leandral reculer lentement vers les terres unseelies. Pas à pas il l’attirait vers la Cour de Ténèbres. Elle flottait dans un cocon de feu glacé, baignait dans son énergie. Elle voulait arpenter les rêves, là, maintenant, tous les rêves, sans frontière, sans interdit.
Brusquement une douleur fulgurante l’arracha à l’extase de ce moment. Le feu reflua brutalement d’elle et rejoignit Leandral. Elle prit alors conscience de leur proximité et s’écarta. Une douleur lui vrillait le poignet. Elle regarda son bras. Il portait la marque des crocs du loup et le sang inondait les voiles de sa robe. Sa perception de la réalité s’affirma encore, au rythme des élancements que déclenchait la morsure. Elle regarda autour d’elle, perçut la dangereuse proximité de la Terre de Ténèbres et recula vers celle de Seelie, sans quitter le Prince des yeux, le mettant au défi de tenter de la retenir. Il ne le fit pas… la magie avait disparu. Il jeta un regard courroucé au Loup et repartit vers ses ténèbres.
Seelja se laissa tomber sur l’herbe, aussitôt qu’elle eut rejoint Seelie et regarda le Loup. Il venait de lui apprendre ce qui les lie, lui et les siens, aux fées de Seelie. Elle serait probablement une voyageuse, comme sa grand-mère, qui, tout comme elle aujourd’hui, avait probablement été sauvée par un loup de la traîtrise de la Cour Unseelie lorsqu’elle arpentait le Sentier du Milieu.
Ses lèvres esquissèrent deux mots à l’attention du loup : Merci Ami.


L’aube se levait, diffusant dans la chambre une faible lumière
qui jetait sur le visage de l’homme des ombres brutales. Elle était assise près
du lit et l’observait. Il dormait paisiblement. Pourtant ses traits étaient
creusés. Elle tenta de se composer un visage serein, celui qu’il voudrait
certainement trouver s’il ouvrait les yeux. Il lui fallait puiser en elle
assez de force pour l’aider, recomposer un amour qu’elle n’éprouvait
probablement plus. A cette pensée, elle se sentit coupable. On ne retire pas
son affection à quelqu’un qui subit déjà tant.
Le Kindelesbrunnen - Récit inspiré de légendes de la cathédrale de Strasbourg


