Je ne me suis jamais sentie chez moi nulle part, sans avoir pour autant la sensation d’être une totale étrangère, simplement je ne suis la personne d’aucun lieu, comme je ne suis la femme de personne. Je regardais cet état comme un champ de possibles plutôt que comme un vide, pensant que l’avenir m’apporterait des réponses. Mais voilà, le destin est facétieux avec moi ; il aime à se jouer de mes certitudes à tel point qu’il m’arrive de l’imaginer sous les traits de Loki, ce perfide dieu de la mythologie nordique qui poussait la duperie à intervenir pour résoudre des problèmes dont il était lui-même la cause.
Assise dans la grande salle studieuse de la bibliothèque, je laissais ces pensées cheminer dans mon esprit, parce que pour l’instant je me refusais au déferlement de sensations qu’allait entrainer l’ouvrage que j’avais sous les yeux. Je ne fuyais pas la vérité, je l’apprécie trop pour cela. Je me préparais à l’accueillir. Je m’accordais encore quelques minutes en embrassant du regard la grande salle, les rangées de livres aux reliures anciennes, le halo des lampes de laiton qui semblait isoler chaque lecteur dans une sphère personnelle de lumière, la moquette qui étouffait le bruit des pas. J’effleurais du bout des doigts le cuir de ma table de travail et me concentrais de nouveau sur le plan que j’avais sous les yeux, un plan du Chatelet au 14e siècle.
Tout avait commencé quelques mois plus tôt, alors que je ne travaillais pas encore à Paris. Je me souviens parfaitement de ce jour-là, simplement parce qu’il s’est achevé par une nuit peuplées de rêves qui n’ont cessé de me hanter jusqu’à aujourd’hui. J’ai passé en revue cette journée, un nombre incalculable de fois, cherchant ce qui avait pu faire office de déclencheur. Elle n’avait rien de particulier cette journée et rien de bien excitant non plus, il faut le reconnaître. C’était un dimanche ordinaire et je me reposais après un samedi soir festif. Le temps était maussade et je n’avais pas eu envie d’aller me balader. Je m’étais contentée de me poser sur un fauteuil, sous la véranda et de lire un roman. En fin d’après-midi, un ami m’avait téléphoné en me proposant d’aller prendre un verre en ville. C’était une bonne façon de finir ce week-end et je l’avais rejoint ainsi qu’un couple d’amis. Nous avions parlé de tout et de rien, jusqu’à ce que la conversation arrive précisément sur le sujet des lieux qui nous sont chers, ceux qui nous font dire que nous sommes à notre vraie place. Chacun avait parlé d’un endroit, souvent lié à son enfance. J’avais pris le parti de dire que lorsqu’on est avec les bonnes personnes, on est partout chez soi. La discussion s’était animée car ils étaient persuadés qu’il y avait forcément un lieu qui constituait ou avait constitué mon chez moi.
Lorsque j’étais rentrée à la maison, j’avais encore en tête la mine dépitée de mes amis devant mon incapacité à m’attacher à un endroit. Ils avaient eu l’air si désolés pour moi. Je ne trouvais pourtant pas cela si catastrophique. N’est-il pas plus important de s’attacher à quelqu’un ? Lorsque je m’étais couchée, ces questionnements tournoyaient encore dans mon esprit et je me dis aujourd’hui que Loki a choisi d’y répondre à sa façon : en m’offrant encore plus de questions.
Je ne sais pas comment il convient de poursuivre ce récit. Devrais-je dire « j’ai rêvé d’un homme » ou parler de ce que j’ai réellement senti en disant que j’ai rêvé que j’étais un homme ? Mon instinct me dit que la première option serait un mensonge, même si la seconde défie la raison, et je déteste le mensonge. J’ai donc fait un rêve, bouleversant de réalisme, de ceux qui vous font vous demander au réveil s’il s’agissait réellement d’un rêve, dans lequel j’étais un homme.
Je me tenais dans une rue étroite, au sol irrégulier et je venais, je crois, de sortir d’une maison à l’allure médiévale, tout comme les autres demeures de cette rue. Tout me semblait sale et j’eus immédiatement une sensation de puanteur. Mon corps me gênait ; il me semblait plus épais, plus lourd, différent. Je baissais les yeux pour le considérer. J’étais un homme ! Un homme avec des habits moyenâgeux, sobres mais pour ce que j’en voyais et ce que je savais du moyen-âge, ils dénotaient une certaine aisance matérielle. Je regardais les gens autour de moi et ma première constatation fut que je n’étais pas très grand.
Au bout de la rue dans laquelle j’étais, j’apercevais une église. Je fis quelques pas en avant pour en observer les détails et je remarquais alors un groupe de trois hommes, habillés de vêtements sombres, qui m’observaient. Je les connaissais, sans pouvoir les identifier et ils m’étaient antipathiques. Je réalisais soudain que je partageais une conscience parce que cette rue, ces maisons et ces hommes m’étaient à la fois totalement inconnus et familiers. Je vis alors arriver un garçon, sale et mal habillé ; il devait avoir une douzaine d’années. C'était un messager et il courait vers moi, brandissant dans sa main une lettre. Alors qu’il approchait, je vis une voiture à cheval débouler dans la rue. Le garçon ne fit pourtant pas attention au bruit du martèlement des sabots, poursuivant sa course vers moi et la voiture le renversa. Horrifiée, j’entendis son hurlement, des craquements d’os qui se brisent et je me réveillais en sursaut.
Durant des semaines, ce rêve me hanta, tant il semblait réel mais j’avais beau chercher dans mes souvenirs, je ne connaissais pas les lieux que j’avais vu, ni la rue moyenâgeuse, ni l’église. Les visages des trois hommes sombres et du messager m’étaient également inconnus. Pourtant, je n’arrivais pas à me défaire de la sensation que tout cela appartenait à mon existence.
Quelques mois plus tard, je décrochais un travail à Paris, sur l’Ile de la Cité. Je profitais de mes pauses déjeuner pour explorer les quartiers alentour, ceux qui, aujourd’hui encore, sont mes lieux de prédilection. En allant déjeuner près de la place du Chatelet, je découvris la tour Saint Jacques. Je restais figée devant le monument, le corps parcouru de frissons. Incrédule, je m’approchais et commençais à tourner autour de la tour, scrutant chaque détail. Elle ressemblait à s’y méprendre à mon église mais ce n’était qu’une tour. Je regardais les environs : la rue de Rivoli et le boulevard Sébastopol, cherchant l’endroit d’où je pourrais avoir une vue sur la tour similaire à celle de mon rêve mais je ne trouvais rien qui corresponde exactement.
Je rentrais au bureau avec la sensation d’avoir frôlé une révélation et les jours qui suivirent, j’allais chaque midi voir la tour, ma tour. Elle était pour moi telle un aimant. Je décidais alors de faire des recherches sur elle et commençais à passer mon temps libre à la bibliothèque, en quête de gravures de la tour Saint Jacques. La révélation ne tarda pas, évidemment et je découvris que la tour était autrefois l’église Saint Jacques la Boucherie. Les gravures que je pus trouver ne laissaient aucun doute : c’était bien elle que j’avais aperçue dans mon rêve. Je réalisais alors combien l’histoire était troublante et je n’osais imaginer ce que je pourrais apprendre si je poursuivais mes recherches. Mais je ne sais résister à la vérité, quelle qu’elle soit…
Élargissant le champ de mes investigations, j’étudiais l’histoire du quartier du Chatelet. J’appris alors l’existence de Nicolas Flamel qui avait tenu une échoppe d’écrivain public adossée à l’église au 14e siècle. Les affaires de Flamel avaient prospéré et le bruit avait couru que son épouse Pernelle et lui pratiquaient l’alchimie et avaient trouvé le secret de la pierre philosophale. Les époux Flamel étaient très pieux et avaient fait de nombreux dons à l’église et ouvert un hospice pour les déshérités, qui est aujourd’hui un restaurant. Lorsque je découvris que la demeure des Flamel se situait autrefois à l’angle de la rue des écrivains et de la rue Marivaux, aujourd’hui appelée rue Nicolas Flamel, je me précipitais avec l’espoir que son emplacement correspondrait à ce que j’avais vu en rêve mais je fus encore une fois déçue.
J’allais abandonner les recherches et me contenter de ce mystère insoluble lorsqu’au cours d’une conversation avec un archiviste, j’appris que la rue de Rivoli était bien plus large autrefois et que la disposition du quartier, même si elle n’avait pas fondamentalement changé, avait été de ce fait légèrement modifiée au cours des siècles. Je lui demandais alors de me montrer des plans du Chatelet au 14e siècle.
Je les ai sous les yeux ces plans et je sais sans ambiguïté que cette nuit-là, lorsque je rêvais, j’étais devant la maison de Nicolas Flamel et que je me dirigeais vers l’église Saint Jacques la Boucherie. Je les regarde et je sens bien qu’ils ne m’apprennent rien ces plans, parce que, depuis que j’ai aperçu cette tour, je sais parfaitement à quel lieu j’appartiens. Mais je sais aussi quelque chose de plus profond, quelque chose que je ne pourrai jamais prouver, c’est que j’ai fait partie d’une légende qui n’en était pas une. Je porte en moi une existence ancienne qui n’est pas celle que l’on croit, parce que tout ce que j’ai vécu autrefois a été perverti. Ceux qui ont parlé de cette autre vie étaient guidés par la crainte, par la bêtise ou par la jalousie. Je sais que rien ne pourra effacer ce qui a été écrit, qu’aucun mot ne pourra rétablir la vérité sur mon passé et je me demande si c’est aussi ce qui m’attend pour l’avenir ou si, au contraire, je sais maintenant qu'il m'appartient de me faire connaître pour ce que je suis.


Assise à la lisière des terres de la Cour de
Lumière, Seelja observait la forêt, ou plus précisément un loup que les ombres
denses des grands chênes rendaient invisible aux regards ordinaires. Mais
Seelja savait voir, car elle était une Fata de la lumineuse, de la magnifique
Cour de Seelie. Elle ne savait que penser des loups. La plupart des siens les
ignoraient, ne leur accordant pas plus d’attention que les badauds aux chiens
errants, mais Elseelfae, sa grand-mère, les tenait en haute estime et Elseelfae
était probablement la plus érudite et la plus redoutable des Fatas, si
redoutable que le roi de Seelie avait été soulagé de la voir s’éloigner de la
cour lorsqu’elle avait fait part de sa volonté de devenir une fée solitaire. 
L’aube se levait, diffusant dans la chambre une faible lumière
qui jetait sur le visage de l’homme des ombres brutales. Elle était assise près
du lit et l’observait. Il dormait paisiblement. Pourtant ses traits étaient
creusés. Elle tenta de se composer un visage serein, celui qu’il voudrait
certainement trouver s’il ouvrait les yeux. Il lui fallait puiser en elle
assez de force pour l’aider, recomposer un amour qu’elle n’éprouvait
probablement plus. A cette pensée, elle se sentit coupable. On ne retire pas
son affection à quelqu’un qui subit déjà tant.



