Un conte de Faerie

Le regard de Maeven parcourait lentement la clairière. Inutile d’être un arpenteur d’esprits pour savoir ce qui trottait dans cette tête-là : il passait en revue le potentiel émotionnel du lieu, sa capacité à accueillir une soirée des délices, à générer des surprises et des passions. Maeven est un gardien de la loi : tout doit correspondre, dans le moindre détail à ce qui doit être et c’est toujours le cas, il y veille scrupuleusement. Je souris un instant en imaginant ce qu’il deviendrait si quelque chose dérapait. Peut-être que Maeven perdrait sa cohésion en même temps que celle de sa belle soirée… peut-être même qu’il exploserait de dépit, littéralement naturellement, nous éclaboussant tous de glaciales gouttelettes de rigueur. Beurk ! Maeven se tourna vers moi en fronçant les sourcils, comme s’il avait perçu mes pensées inappropriées.

- Tout est prêt de mon côté, et toi ?

Je haussais les épaules. Cette petite question à elle seule résumait finalement l’abime qui me séparait des miens. Ni lui, ni aucun autre ne pourrait comprendre que je refuse de me préparer à l’inattendu, que je souhaite le vivre spontanément et laisser mes émotions me submerger.

Maeven jaugea ma tenue et afficha un sourire approbateur. Je ne prépare pas mon esprit, mais je sais porter le masque que l’on attend de me voir porter. J’étais délicieuse, en tous cas j’en avais l’air.

Les feuilles des arbres autour de nous commencèrent à bruisser, annonçant l’arrivée des autres. Kelyl fut la première à entrer dans la clairière et nous salua en inclinant légèrement son pâle visage de poupée. Elle s’approcha d’un arbuste fleuri et se pencha pour en humer le parfum. Elle sembla satisfaite et étala autour d’elle les voiles pourpres de sa robe aérienne avant de s’asseoir au pied du buisson.

Toute vie sembla quitter l’azur de ses grands yeux. Kelyl s’abimait dans ses rêves intérieurs en attendant l’heure des délices. Sourde aux frémissements de vie qui agitaient la forêt, elle retenait sa formidable sensibilité qui à ses yeux n’était qu’un outil. J’aurais aimé me lever, la secouer, lui dire tout ce qu’elle perdait, l’ouvrir à la magie de l’univers, à ces rêves que nous faisions enfants lorsque notre ancienne nous racontait des histoires. Mais cela n’aurait eu aucun sens pour elle. Kelyl était devenue maîtresse de ses perceptions et elle s’en glorifiait, naturellement.

Tandis que je la regardais, Matena et Vern avaient pris place dans la clairière. Matena irradiait de sensualité, pulsant une onde de trouble, mécanique martellement appelant le désir. Vern, quant à lui, répondait en projetant ses éclats de violence, tantôt rageurs, tantôt exaltés. Il ne semblait pas avoir choisi quelle forme sa violence prendrait. Quelque chose allait-il enfin troubler la soirée des délices ? Est-ce que, pour la première fois, l’un d’entre nous aurait renoncé à contrôler totalement un outil émotionnel ? Je sentis en moi poindre ce… ha mais comment cela se nomme-t-il ? Cette impression qui fait penser que nous pouvons attendre de l’avenir quelque chose de meilleur. Le mot m’échappait, mais peu importe, la sensation était là et elle était vraiment excitante.

Perdue dans mes pensées, je n’avais pas réalisé que Kelyl était revenue parmi nous et que Maeven se tenait devant moi attendant que je veuille bien, à mon tour, contribuer aux délices. Je fermais les yeux et lentement, doucement, libérais les délicates volutes de sensations. Bientôt ma tendresse effleura la sensibilité de Kelyl. Je la sentis grandir, croître, se répandre en un amour qui devint passion lorsqu’il rencontra Vern et Matena. La clairière toute entière était baignée de ces sentiments mêlés lorsque Maeven fit s’élever les chants anciens. Alors nous commençâmes à danser, une danse extatique, parfois chaotique comme les affres de l’amour et du désir, parfois douce et apaisante comme la tendresse comblée.

Maeven dirigeait ce bal des délices, sa volonté s’immisçant dans l’esprit des uns pour les tempérer, incitant les autres à se libérer davantage. Je sentais les appels cinglants qu’il lançait à mon esprit et plus il me sollicitait, plus cette chose au fond de moi me disait qu’ils avaient tort et que j’avais raison, que mes rêves n’étaient pas des chimères. L’espoir ! C’était cela ! Au moment où le mot me revint à l’esprit, la sensation m’envahit totalement. J’étais emplie de la certitude que leur réalité n’était pas la mienne.

L’onde des délices se troubla, perdit sa consistance, lorsque mes émotions échappèrent au cercle. J’entendis le hurlement rageur de Maeven. Matena et Vern étaient dressés devant moi, l’incompréhension et la déception se peignant sur leurs visages.

- J’ai d’autres rêves leur dis-je, un monde où les hommes existent.

Kelyl s’approcha de moi. Elle ne savait quelle émotion elle devait afficher pour la circonstance et son visage oscillait entre la réprobation et la compassion. L’herbe bleutée caressait ses pieds, comme pour la rassurer. Finalement elle murmura :

- Le temps est loin où nous étions enfants et où l’ancienne nous racontait des contes d’hommes. Tu es une fata désormais, tu ne peux pas croire que…

Je posais la main sur sa bouche.

- Non, ne le dis pas… te souviens tu ? On dit que chaque fois que l’un d’entre nous dit que les hommes n’existent pas, il en meure un !

Je me levais et commençais à m’éloigner.

- Il n’y a jamais eu d’homme en Faerie ! me cria Maeven.

Je me retournais une dernière fois, pour leur tendre une main qu'ils saisiraient peut-être.

- Ils existent, j’en suis certaine et pour eux les sensations et les sentiments ne sont pas une matière que l’on façonne. Ils se laissent guider par eux, envahir, surprendre, ravir et ce monde imprévisible est à notre portée !

Leur dédain répondit à mon espoir et ils cessèrent en cet instant d’être « les miens ». Je leur tournais le dos sans regret et quittais la clairière saluée par les arbres anciens, ceux qui savent, prête à fouler la terre des hommes.