Le Kindelesbrunnen - Récit inspiré de légendes de la cathédrale de Strasbourg

J'observais depuis une vingtaine de minutes le manège d’un couple de cigognes. C’était une joie de revoir ces majestueux oiseaux après tant d’années où leur nid était resté vide. J’avais l’impression que mon village alsacien avait retrouvé son âme. Je songeais à la légende du Kindelesbrunnen que les Mamas racontent aux enfants le soir venu.

Il y avait autrefois dans la Cathédrale de Strasbourg un puit appelé Kindelesbrunnen, dont la dalle est encore visible aujourd’hui. Ce puit permettait d’accéder à un immense lac souterrain situé sous l’édifice. Sur le lac flottaient des âmes qui avaient appartenu à des trépassés et attendaient de renaître. Lorsqu’une femme souhaitait avoir un enfant, elle se rendait au Kindelesbrunnen et adressait une prière. En bas, sous la voûte immense, un gnome écoutait, assis dans une barque argentée. La femme était-elle sincère ? Serait-elle une bonne mère ? Il cherchait au fond de son cœur la réponse à ces questions et, s’il décidait que la demande était légitime, il jetait à la surface du lac un filet d’or pour se saisir d’une âme. Une cigogne pénétrait alors dans le puit et venait se saisir du précieux colis pour aller le délivrer.

La dame cigogne que j’avais en face de moi était peut-être la descendante des porteuses d’âmes mais, pour l’heure, ce qui était évident c’est que la bestiole avait autre chose à faire que de livrer des bébés et qu’elle était un peu maniaque lorsqu’il s’agissait de construire son nid. Elle repoussait d’ailleurs sans ménagement son mâle lorsqu’il s’avisait de vouloir y disposer lui-même les brindilles qu’il ramenait.

Le ciel commença à se teinter de rouge et la lumière déclinante m’arracha à la contemplation des cigognes. J’allais m’éloigner lorsque je me retournais une dernière fois et murmurais à l’intention de mes beaux échassiers : 

- Saluez de ma part les habitants du Kindelesbrunnen.

Tandis que je rentrais, le ciel s’assombrissait, à l’image de mon âme taciturne, un instant illuminée par la magie des cigognes, et qui replongeait inexorablement dans ses ténèbres. On devrait toujours garder à l’esprit qu’une légende en appelle une autre et qu’une âme enténébrée est une porte ouverte sur l’enfer. Oui, on devrait, mais cela ne changerait probablement rien pour l’esprit qui erre dans sa nuit intérieure.

Ce soir là, je me glissais sous l’épais édredon en priant pour que le sommeil ne se refuse pas à moi. Ma prière fût exaucée ; je sombrais presque immédiatement mais le repos fût de courte durée. Je ne saurais dire combien de temps j’avais dormi, mais je me réveillais, l’esprit alerte comme si je n’avais pas eu à sortir d’un sommeil profond.

Je frissonnais de froid et je ne sentais plus le poids de l’édredon sur mon corps. Je tâtonnais autour de moi pour le trouver lorsque je réalisais que j’étais allongée sur une surface dure qui ne pouvait être un matelas. J’ouvrais brutalement les yeux et me levais d’un bond en constatant que je n’étais pas dans ma chambre.

Je me tenais sur la rive d’un lac. Une brume flottait à sa surface, voile fantomatique, qui laissait parfois entrevoir une eau si sombre qu’elle avait peine à accrocher la lumière de… Je levais les yeux cherchant la provenance de cette lumière et ne vis aucune lune. Au dessus de moi il n’y avait qu’une voûte immense ! J’étais dans une grotte aux dimensions cyclopéennes dont les anfractuosités vomissaient d’étranges et hideux champignons phosphorescents.

J’entendais distinctement le clapotis de l’eau, mais je percevais aussi d’autres sons. Je regardais paniquée autour de moi, tentant d’accoutumer ma vision à cette demie obscurité. Je sentais monter la panique en même temps qu’une terrible révélation que mon esprit se refusait à accepter. Pourtant, d’impossibilité en impossibilité, je cheminais vers l’inadmissible. Je m’étais endormie dans mon lit pour me réveiller au bord d’un lac souterrain pieds nus et en chemise de nuit… et n’avais-je pas pensé à un tel lac avant de me coucher ?

Je connaissais ce lieu, non que je l’aie déjà visité mais j’en avais lu des descriptions et je me pris à scruter la brume à la surface de l’eau, espérant entrevoir des âmes… rien ! Après tout, pourquoi les âmes seraient-elles visibles ? C’est certainement invisible et impalpable une âme.

Je commençais à longer la rive, cherchant une issue, lorsque j’arrivais à un cours d’eau, émergeant d’un étroit boyau, qui semblait se déverser dans le lac. Je reculais vers la paroi la plus proche, les muscles raidis par la terreur glaciale qui se répandit instantanément dans chaque fibre de mon être. Aucun cours d’eau n’avait jamais alimenté le lac des âmes, mais d’autres légendes, bien plus sombres, parlent de tunnels menant à un lac infernal.

Je tentais de rassembler mes souvenirs, de me remémorer les détails des témoignages d’expéditions menées autrefois dans les entrailles de la terre par ces hommes partis chasser des démons. Mon souffle devenait court à force de tenter de penser vite, mais je parvins à le discipliner en même temps que j’évaluais la situation. La première chose dont j’avais besoin était d’un peu plus de lumière. Je posais mon pied sur une saillie de la paroi et commençais à l’escalader pour atteindre un amas de champignons phosphorescents. Lorsque je les arrachais, leur contact visqueux me souleva le cœur. Je remontais les pans de ma chemise de nuit pour les transporter durant la descente.

Je me mis à explorer les lieux en brandissant mon éclairage de fortune. Voir où je mettais les pieds me rassurait, d’autant que j’entendais toujours, venant d’un peu partout, des bruits que je ne parvenais pas à identifier, des frottements peut-être ? Je me figeais et je fermais un instant les yeux car je venais de me souvenir de l’une de ces anciennes histoires.

Autrefois, il existait une porte qui menait au lac infernal, située dans la cave d’une maison proche de la cathédrale. Durant une période de fortes pluies, d’énormes serpents, de hideux lézards et des crapauds avaient surgi des profondeurs, fuyant probablement l’inondation. A la suite de cet événement la porte fût murée.

Je me baissais lentement, approchant mes champignons du sol pour tenter de regarder sous la couche de brume. Ils étaient bien là ! Une masse grouillante, écoeurante cohorte reptilienne qui m’aurait sans doute assaillie si je m’étais approchée de l’eau. Aussi loin que je pouvais voir, ils étaient là, empêchant quiconque de rejoindre le lac.

Je me redressais et guettais l’étendue sombre devant moi. Si ces créatures étaient là, alors il était possible que tout le reste soit vrai. C’est à ce moment-là que j’aurais dû suivre les tunnels et chercher une issue pour remonter à la surface. Mais mon âme était enténébrée, inapte à la survie, fascinée par ce qui pourrait surgir de la brume.

Je restais ainsi, immobile, durant une éternité. Ma peur m’avait abandonnée tant elle me semblait inutile et je ne tressaillais même pas lorsque parfois une froide créature rampait sur mes orteils. Un vent léger s’était levé et je me demandais d’où il pouvait venir, sans vraiment chercher à le savoir. La brume semblait s’écarter, dessinant un sentier au milieu du lac.

Je commençais à distinguer une barque, menée par une pale silhouette fantomatique. Elle avançait lentement vers moi et je l’attendais. Je ne voyais pas clairement son visage, mais je sentais qu’elle ne me quittait pas des yeux. Lorsque la barque accosta, je m’approchais, ignorant le grouillement de créatures à mes pieds.  La forme spectrale me tendit la main et, me penchant pour la saisir, je vis enfin les traits de son visage. Je le reconnus, je me reconnus. La surprise me fit perdre l’équilibre et tomber parmi les suivants reptiliens de cet autre moi. L’un d’eux me mordit la main et je hurlais de douleur.

Je me réveillais dans mon lit, couverte de sueur et haletante. Je poussais un soupir de soulagement en réalisant que tout cela n’était qu’un rêve. Encore fébrile des lambeaux d’émotion qui s’accrochaient à mon esprit, je rejetais l’édredon pour me lever. C’est là que je vis le sang couler de ma main sur les draps blancs, et les petits trous dans ma chair qui ressemblaient à s’y méprendre à une morsure de serpent.