L'art égyptien au temps d'Akhenaton
Bien que les trois empires égyptiens couvrent une période de près de 2000 ans, l’art égyptien a été connu tardivement. En effet, avant la campagne d’Egypte de Napoléon en 1798, rares sont les musées à posséder des vestiges égyptiens et aucune fouille sérieuse n’a encore été entreprise. Passionné par l’Egypte, Napoléon emmène avec lui une expédition scientifique composée de savants, d’ingénieurs et d’artistes. On doit à ces derniers les magnifiques gravures de la Description de L’Egypte publiées entre 1809 et 1821.
Un an plus tard, Champollion déchiffre la Pierre de Rosette et il a alors été possible d’étudier et de comprendre la civilisation égyptienne. La connaissance des hiéroglyphes était d’autant plus indispensable pour aborder l’art égyptien que c’est un art codifié dans lequel l’écriture tient une grande place. On ne peut prétendre comprendre une œuvre sans saisir le sens des hiéroglyphes qui l’accompagnent car ils se répondent l’un l’autre. De plus, à l’image de l’égyptien hiéroglyphique, les œuvres artistiques sont investies d’une signification, d’un symbolisme fort et structurées dans des compositions complexes où chaque élément doit être considéré.
Contrairement aux autres arts de l’antiquité, tel l’art grec, l’art égyptien est une représentation aspective et non en perspective. Les artistes ne cherchaient pas à montrer une scène du point de vue du spectateur, mais à représenter ce qui devait l’être. Les sujets apparaissent dans ce qui constituait pour les Egyptiens anciens leur plénitude. La représentation classique de sujets de profil avec des éléments figurés de face n’est donc pas due à une absence de maîtrise des artistes. Si la tête est bien de profil, ce qui permet de représenter l’oreille dans son entier, on remarquera que l’œil est peint ou sculpté de face, dans sa forme la plus complète. De la même façon, le ventre est de profil mais le nombril est de face. Les personnages inscrits dans la scène, de profil, se regardent les uns les autres et la représentation a sa vie propre, indépendamment du spectacle qu’elle offre. Pour l’amateur d’art, habitué à ce qu’une œuvre soit créée pour qu’il la contemple ou pour l’amener à s’interroger, l’art égyptien est donc un mystère.
Pour l’Egyptien ancien, ce qui est écrit, gravé, sculpté existe ; l’image est la représentation de la vérité et ces images sont mêmes investies d’un pouvoir, d’une magie propre. Représenter un défunt de façon complète lui assure une existence après la mort. C’est tellement vrai que certains pharaons ont utilisé habilement ce mode de communication, réécrivant leur histoire en la représentant sur les pylônes des temples. On peut notamment citer Hatchepsout, une femme qui devint roi et qui justifia sa position en représentant sa divine conception. Etape après étape, à la manière d’une bande dessinée (et oui ils ont tout inventé ces Egyptiens !) on peut découvrir que sa mère fût visitée par Amon, lequel avait décidé de concevoir l’être qui devait régner sur l’Egypte.
A bien des égards, l’art égyptien ne se soucie donc pas de livrer un récit vraisemblable et l’aspectivité est d’ailleurs une forme de représentation qui ne se situe pas dans l’espace et le temps : la taille des sujets n’a aucun rapport avec la perspective, mais avec leur importance, elle marque la hiérarchie. On verra aussi de nombreuses représentations qui ne tiennent absolument pas compte du déroulement des actions dans le temps, par exemple lorsqu’un sujet est représenté effectuant une tache et tenant simultanément les emblèmes de son pouvoir. L’important n’est pas de montrer une scène réaliste et les représentations égyptiennes ne peuvent en cela être considérées comme narratives. L’aspect physique des personnages représentés s’absout également de toute authenticité au profit du message délivré : Pharaon a un corps parfait, quel que soit son âge, un noble ayant réussi sera représenté avec un ventre qu’il n’a peut-être pas réellement pour symboliser son opulence, etc.
On pourrait penser que cet ensemble de codes, ces symboles imposés, privaient les artistes de liberté au point de les réduire à un travail de techniciens. On sait pourtant que certains artistes étaient recherchés car ils savaient, tout en respectant les normes complexes de l’art égyptien, produire des œuvres uniques, traduire la personnalité du sujet représenté, ses traits…
Durant la XVIII dynastie (Nouvel Empire), l’art égyptien va connaître une période particulière appelée période amarnienne (du nom arabe de la cité royale : Tell el-Amarna). En 1355 avant J.C Aménophis IV, plus connu sous le nom d’Akhenaton, monte sur le trône. Il entreprend une réforme religieuse extrêmement radicale, puisqu’il prône le culte d’Aton, une divinité solaire unique, s’écartant du traditionnel panthéon égyptien. Il choisit de construire une capitale, Akhetaton, loin des anciens lieux de pouvoir, loin des puissants prêtres d’Amon. Illuminé ou prophète, celui qu’on appellera ensuite le pharaon hérétique n’entreprend pas de campagne militaire, néglige de contrôler les pays sous domination égyptienne, mais il tente de modeler l’Égypte selon ses convictions.
Durant le règne d’Akhenaton, l’art égyptien connaît lui aussi de grands bouleversements, dans la forme et dans le fond. La nature des scènes représentées diffère. Il est en effet d’usage pour Pharaon, de figurer sur les pylônes et les murs des temples dans des scènes de conquête (comme le fera Ramsès II avec la bataille de Qadesh), dans des scènes de chasse ou encore de représenter sa relation avec les dieux. Durant la période amarnienne, Pharaon et sa famille vont offrir au regard de leurs sujets des scènes intimistes représentant le souverain, sa femme et leurs enfants dans leur vie quotidienne et, bien entendu, dans les rituels de leur culte à Aton.
La nature des sujets traités confère à l’art amarnien une certaine sérénité, accentuée par son naturalisme. Des motifs floraux apparaissent en effet sur les représentations, des oiseaux… L’art égyptien gagne en délicatesse et en finesse.
Plus encore, il devient plus vivant et plus réaliste, notamment parce que la perspective fait son entrée dans les scènes peintes et sculptées, une perspective qui compose avec les anciens canons. La taille des personnages varie toujours en fonction de l’importance et non de leur situation dans l’espace, mais on constate l’apparition, dans le traitement de la forme de certains éléments (les couronnes par exemple), de diagonales. Ce réalisme se traduit aussi dans la représentation des visages, des expressions et dans le souci des détails.
On s’est d’ailleurs longtemps interrogé sur la part de réalisme qu’il y avait dans les représentations très androgynes du souverain. Akhenaton est en effet peint et sculpté avec un physique très particulier : ses hanches sont larges et pleines comme celles de son épouse, il arbore une ébauche de poitrine et son visage allongé aux lèvres sensuelles accentue l’étrangeté de l’effet produit. Certains scientifiques ont supposé que le roi souffrait d’une maladie génétique appelée syndrome de Marfan, laquelle peut entraîner ce type de déformations physiques. Une étude menée par une équipe de scientifiques américains en collaboration avec le département des Antiquités Égyptiennes du Caire a récemment levé le voile sur ce mystère, puisqu’elle a pu établir que ni Akhenaton, ni son fils Toutankhamon n’était atteints d’une telle maladie et que leur apparence physique était probablement tout à fait normale.
Les peintres et les sculpteurs ont été amenés à composer un nouveau style qui respectait les anciens codes mais s’exprimait sur de nouveaux thèmes et utilisait de nouveaux symboles. La représentation androgyne que nous connaissons d’Akhenaton est donc certainement l’interprétation que les artistes ont faite de la place si particulière de Pharaon dans le culte d’Aton. Incarnation et seul intermédiaire d’un dieu unique et asexué – le soleil – Pharaon est porteur de toutes les énergies, et à ce titre représenté à la fois avec des attributs féminins et masculins. L’artiste amarnien avait donc cessé d’être l’artisan qui représente une scène historique ou religieuse codifiée pour être celui qui livre une interprétation de la philosophie de son époque.

La période amarnienne a été un moment de liberté et de créativité sans commune mesure dans l’histoire de l’art égyptien. Elle nous livre des œuvres délicates, complexes et troublantes. Plus de 33 siècles plus tard, ces oeuvres nous conduisent à nous détourner de nos propres codes pour les visiter et à nous interroger sur les intentions de leurs créateurs.
Mais n’est-ce pas là le propre de l’art ?
Commentaires
Très intéressant cet article ! J'ai notamment beaucoup aimé l'explication de la représentation aspective, un aspect sans doute méconnu du grand public alors que les images de l'art égyptien ancien sont pourtant si familières... Et en effet difficile d'éclipser (ahah) le rôle qu'a joué Akhénaton dans l'évolution de le représentation artistique... Mais finalement tu ne parles pas des autres époques... Tu te réserves pour un ou des prochain(s) articles ?
En tous cas bravo, le présent billet est un modèle de didactique